Roland TRAN VAN, victime de Louis Mouren, jésuite, aumônier général adjoint des prisons, fondateur de l’association Les Liens Brisés.
Par l’entremise et sous couvert de l’association Les Liens Brisés1, Louis Mouren m’a prélevé en 1967, dans l’orphelinat des soeurs de Saint-Vincent de Paul, à Saint-Germain en Laye et s’est « bien occupé » de moi : la première fois, au sein même de la Maison des jésuites du 42 rue de Grenelle à Paris ; ensuite, à plusieurs reprises, jusqu’en janvier 1972, date de mon renvoi de l’école Saint-Euverte d’Orléans où il m’avait placé.
Début des années 2000, je découvre qu’au moment de l’Épuration, dans l’immédiat après-guerre, il a accompagné quelque 120 condamnés à mort au poteau d’exécution dont les principales figures du gouvernement du Régime de Vichy et de la Collaboration (Pierre Laval, Joseph Darnand, Fernand de Brinon, Robert Brasillach, Jean Luchaire, Jean Hérold-Paquis…). Par la suite, chaque année, à la date anniversaire de leurs exécutions, il célébrait des messes à leurs mémoires. Depuis 1985, le très charitable Révérend Père Mouren repose en paix, avec les honneurs, au cimetière de Vaugirard…
La déflagration provoquée par la publication du rapport de la CIASE – 54 ans après la première agression -, m’a secoué, réveillé et poussé à témoigner face à un jésuite, rue de Grenelle. Je me suis déclaré ensuite auprès de la CRR qui m’a reconnu, a recommandé à la Compagnie de Jésus, de m’adresser une lettre de repentance et d’excuse formelle des abus subis et de leurs conséquences sur ma vie, de lancer un appel à témoignage citant nommément l’agresseur, et de me verser le maximum de la réparation financière prévue par son barème. Ma participation à l’écriture du livre Quand le diable a revêtu l’habit a permis de lever son anonymat. Le 14 avril 2025, je me suis rendu sur sa tombe, lui retourner, pour l’éternité, la vérité sur ses crimes.
Nul ne peut guérir de ces violences traumatisantes à vie. Mais témoigner permet de sortir de l’enfermement, de l’isolement. De se décharger de la honte, de la culpabilité, du silence, de la peur. De lancer aux agresseurs qu’ils ne pourront plus se croire protégés par le silence et l’impunité de leur institution. De recouvrer sa dignité.
- Fondée en 1954 par Louis Mouren, cette association a pris en charge, jusque dans le milieu des années 80, plus de 1500 garçons en situation précaire, « abandonnés ou moralement délaissés, notamment de jeunes délinquants ». Louis Mouren est décédé en 1985. La direction de l’association est alors reprise par un autre jésuite, démis de ses fonctions par le provincial, en 1998, pour des faits d’agressions sexuelles sur des jeunes femmes, signalés par des bénévoles de l’association. L’association a été dissoute en 2013. ↩︎
Jean-Pierre MARTIN-VALLAS, victime de Gilbert Lamande sj, prêtre pédophile – Saint-Louis de Gonzague Paris (Franklin) –
« Ayant été victime d’agissements pédophile de la part de ce prêtre il y a une cinquantaine d’années, et poussé par une forte motivation intérieure, j’ai décidé de parler, d’interroger mes camarades de l’époque et d’interpeller la société de Jésus. » – 5 mai 2010 –
Mon histoire commence en 1990, j’avais 45 ans. Je vois défiler devant mes yeux des images extrêmement surprenantes. Dans un camp de vacances que ce prêtre organisait tous les ans, en pleine nuit, je cherche le sommeil. J’ai neuf ans. Je le vois se glisser dans mon lit, me caresser le torse, sous mon pyjama, puis les fesses ; j’ai alors un mouvement instinctif de rejet. Il sort du lit, puis plus rien. L’enfant de neuf ans que j’étais a mis en place inconsciemment, pour se protéger ce qu’on appelle une amnésie post-traumatique.
Intrigué, je cherche à le rencontrer mais il est décédé, me dit-on.
Ce n’est qu’après ma retraite que j’écris en demandant s’il était connu comme pédocriminel, Après leur réponse négative, je leur demande de faire une enquête pour savoir s’il avait fait d’autres victimes, car dans le cas contraire, je crains d’être devenu fou ou schizophrène. Ils mettent six mois à m’opposer un refus très ferme, et dans la foulée, j’envoie mille courriels. Dix m’ont répondu avoir aussi été victimes de ce prêtre ! Le supérieur décide de créer une commission d’enquête. Mais il me faudra le harceler pendant 4 ans, pour que soit créé un « groupe d’accueil de victimes d’abus moraux … » sans mention d’abus sexuels !
Toutes mes démarches sont consignées sur mon blog. À ce jour, une cinquantaine de victimes de prêtres m’ont contacté par l’intermédiaire de mon blog ou d’actions médiatiques. Quatre m’ont avoué : « Jean-Pierre, tu es la première personne à qui j’en parle ». Ces paroles m’ont profondément touchées et me perturbent encore. Comment des hommes entre 50 et 80 ans peuvent-ils vivre avec cette souffrance enfermée en eux. Ils m’ont parlé car ils avaient vu ma main tendue, dans mon blog, ou dans des médias.
Depuis je demande sans cesse de mener des enquêtes sur chacun des cents prêtres pédocriminels connus de cette congrégation et je reçois toujours le même refus obstiné.
Récemment, quatre appels à témoignages ont été mis en ligne. Cela semble être un grand pas en avant, sauf que c’est hyper confidentiel.
Le nom du prédateur est fondamental. J’en veux pour preuve cette phrase de la dernière page du livre Prière de ne pas abuser de Patrick Goujon s.j., lui-même victime d’agressions sexuelles dans son enfance par un prêtre : « La joie m’a saisi quand le nom de l’agresseur fût prononcé par un autre que moi, je n’avais pas déliré, j’étais sauvé. »
Mais en France, on se refuse à publier ces noms, sauf s’ils ont déjà été rendus publics par une autre personne ! Et ceci bien qu’aux USA et au Canada, les jésuites rendent publics les noms de tous les prédateurs connus de leur congrégation !
Il faut comprendre que parler, pour une victime qui s’est tue pendant des dizaines d’années, c’est revivre toutes les souffrances et les émotions vécues lors des agressions ou des viols. Jean-Marc Sauvé, président de la CIASE, disait qu’il était plus difficile à une victime de parler que de sauter du deuxième étage de la Tour Eiffel ! Mr Garapon, président de la CRR, lors de la journée CRR du 12/12/2024 a conclu son intervention en prenant acte que seul 1 % des victimes ont pu contacter la CRR ou l’INIRR.
Qu’attendent les jésuites pour tendre la main à ceux qui n’arrivent pas à parler ?
- Pédophilie dans un établissement jésuite parisien, France Info, 18 avril 2016, Laëtitia Saavedra