Mon frère,
J’ai écouté avec beaucoup d’attention votre intervention à l’Assemblée générale de la CORREF, à Lourdes, le 21 décembre 2025. Je vous remercie d’avoir parlé avec autant de sincérité . J’ai ressenti que vous exprimiez le fond de votre cœur, ainsi que vos émotions profondes. Et je vous remercie sincèrement d’avoir partagé avec nous ce temps de vérité. Vous vous situez, en tant que supérieur majeur, entre le marteau et l’enclume, entre la victime et son bourreau. Et vous exprimez clairement vos incertitudes face aux décisions à prendre.
La crise des abus sexuels défigure l’Église
Vous avez très bien resitué le débat : ce sont les abus, et non la crise, qui défigurent l’Église. Mais c’est aussi sa réaction face à ces abus. Certes, vous avez appris à recevoir les victimes qui venaient vous voir, mais je voudrais citer les deux présidents de la CRR et de l’INIRR, qui ont tous deux déploré que seulement 3 000 victimes se soient adressées à eux, alors que la CIASE en a compté 330 000.
Les appels à témoins
Vous avez, vous aussi, souvent regretté que si peu de victimes vous contactent, vous ou la CRR. Le frère Boëdec exprimait déjà cette préoccupation il y a plusieurs années : « Nous, jésuites, encourageons les victimes à témoigner » : entretien avec le P. François Boëdec sj 03/07/2019 ; C’est dans cet esprit que vous lancez des appels à témoins sur votre site internet. Cependant, je vous fais deux remarques à ce propos :
- Vous ne nommez pas les prédateurs, sauf si leur nom a déjà été rendu public par d’autres. Il y a 15 ans, j’ai rendu public le nom de Gilbert Lamande sur mon blog. C’était pour moi une évidence. Et c’est ce nom qui m’a permis d’être contacté par 24 victimes de ce jésuite.
- Votre site est un média extrêmement confidentiel. De plus, vos appels semblent cachés tout au fond de votre site. Un de mes amis en a récemment fait la preuve : il a demandé à plus de 200 personnes si elles avaient vu ces appels, et seuls 4 jésuites les avaient remarqués.
La pair-aidance
C’est une notion que je pratique depuis 15 ans sans le savoir. Je l’ai découverte récemment en écoutant une émission à la radio. Une femme, psychologue, animait des groupes de parole avec pour objectif de réunir des victimes d’addictions (alcool, drogue, etc.) pour qu’elles s’entraident. Après une demi-heure, elle a eu le sentiment que cela ne marchait pas : le groupe ne s’exprimait pas, elle n’arrivait pas à briser ce blocage. Puis, involontairement, elle leur a avoué qu’elle aussi avait été victime de cette addiction, qu’elle avait eu beaucoup de mal à s’en sortir, et que sa vocation de psychologue était sans doute liée à cela. Aussitôt, le groupe a commencé à parler. Ils étaient entre eux, la psychologue avait rejoint le groupe.
Je vous raconte cela parce que je pense que la rédaction de vos appels à témoignages pourrait être améliorée. Un jour, avant la CIASE, je discutais avec une victime et lui ai demandé pourquoi il n’avait pas contacté votre cellule d’écoute. « Tu es fou, on ne dénonce pas un coupable à ses complices ! » m’a-t-il répondu.
La colère de certaines victimes
Vous avez souffert de la colère de certaines victimes, dirigée contre vous. Je voudrais que vous compreniez d’abord que cette colère est salutaire pour elles. C’est une psychologue de la cellule d’écoute du diocèse de Montpellier qui m’a fait comprendre cela. Elle m’a expliqué que face au traumatisme d’une agression sexuelle, la victime pouvait réagir de manière violente, en sombrant dans l’alcool, les drogues, ou même le suicide. La colère était une manière saine de canaliser cette violence et d’éviter ces excès.
Contrairement à ce que vous ressentez, cette colère n’est pas dirigée contre vous in persona, mais contre le groupe social que vous représentez. C’est ce que j’ai souvent vécu personnellement : petit maillon d’une ONG humanitaire, en contact direct avec les personnes aidées, je recevais leurs remerciements, ce qui me faisait croire que j’étais la meilleure personne du monde. Mais il n’en était rien : ces remerciements s’adressaient à l’ONG, et je les lui transmettais.
Tout ça pour ça
Je viens de réécouter votre intervention. Je comprends la souffrance que vous éprouvez, que nous éprouvons tous, face à cette colère dirigée contre vous. Mais comme je viens de vous le dire, nous ne sommes pas en colère contre vous, mais contre ce que vous représentez : votre congrégation, l’Église catholique institutionnelle, celle des clercs. Persévérez dans votre compassion envers les victimes, ne désespérez pas.
Logiques opposées
Vous dites être tiraillé entre deux logiques opposées : celle de la victime et celle de l’agresseur. J’accueille très mal ce terme « logiques ». Il y a une victime et un agresseur, et le même mot ne peut s’appliquer aux deux. Vous me donnez l’impression de les mettre sur un pied d’égalité dans votre analyse. J’ai un ami dont le fils a été violé par le mari de sa sœur. Sa sœur a défendu son mari, qui niait les agressions. Mon ami a choisi son camp, sans hésitation : son fils.
Le 1ᵉʳ mars 2025
Merci d’avoir réuni et donné la parole à « vos » vingt victimes. Vous dites que cela a été intense pour vous ; pour nous aussi. J’avais demandé à obtenir une copie de nos interventions. Je comprends qu’il y a maintenant un accord de principe pour cette diffusion, mais pourquoi faut-il plus de 10 mois pour mettre ces textes à disposition sur le net ? J’aimerais aussi que vous fassiez preuve de plus de bonne volonté pour nous permettre de nous réunir entre nous et de parler ensemble.
Le chemin à parcourir
Vous semblez conscient qu’il vous reste beaucoup de chemin à parcourir. Pour nous aussi, d’ailleurs. Nous devons arriver à calmer, et pourquoi pas éteindre, notre colère. Et vous, s’il vous plaît, même si cela vous tente, ne vous arrêtez pas en chemin. Je connais trop d’entre nous qui souffrent encore, 20 ou 40 ans après. Vous arrêter en chemin est une solution de facilité. Vu notre âge, dans 10 ou 20 ans, nous serons tous morts. Mais les médias nous rappellent que tout cela continue encore aujourd’hui et sera révélé demain.
La prévention
Il semble que vous fassiez beaucoup d’efforts de prévention dans votre province EOF. Tout au début, après la CIASE, vous nous aviez sollicités pour participer à ces efforts. Très vite, votre demande s’est réduite à l’envoi de vidéos ou de textes pouvant servir à vos formations. Jean-Marc Sauvé a souvent dit que l’essentiel de sa démarche avait consisté à écouter les victimes, qu’il avait tout appris d’elles. Ne pensez-vous pas que vos frères, dans le cadre de vos cycles de prévention, pourraient eux aussi profiter de nos témoignages, en direct et sans filtre ? Et pas seulement de ceux que j’appelle les victimes « consensuelles ».
Le pardon
Certains d’entre vous demandent aux victimes de « pardonner », conformément à l’enseignement de Jésus. À Franklin, lors des confessions, il fallait d’abord dire ses péchés, puis on nous donnait une pénitence, et enfin on était pardonné. Le pardon envers son agresseur relève de la même démarche : qu’il reconnaisse ses agressions (et pas seulement celle de son dénonciateur, mais toutes celles qu’il a commises), et qu’il répare, et pas seulement en demandant pardon du bout des lèvres. S’il est décédé, la CRR fait bien son travail, sauf pour moi. J’ai compris qu’ils ne voulaient pas vous transmettre ma demande de réparation, pour ne pas vous obliger à la refuser, malgré votre engagement contraire.
Les difficultés d’être chef
Vous exprimez avec beaucoup de sincérité vos états d’âme face aux décisions à prendre, ce qui est le rôle et la prérogative du chef. Vous faites bien de consulter votre entourage. Vous exprimez votre trouble face à des avis contradictoires, et vous constatez qu’il vous revient de décider. Personnellement, grâce à des diplômes d’écoles d’ingénieurs, j’ai toujours été « chef ». Mais j’ai rarement connu vos états d’âme, considérant que le cap fixé d’en haut donnait son sens aux décisions à prendre.
Nommer les prédateurs
Vous faites part de vos hésitations à nommer les prédateurs. Je ne vous comprends pas. Moins de 1% des victimes se sont adressées à vous ! Certains disent : « C’est leur problème, ils n’ont qu’à le faire ! » Jean-Marc Sauvé, lors de la présentation du rapport de la CIASE il y a quatre ans, a déclaré : « Il est plus difficile pour une victime de parler que de sauter du deuxième étage de la tour Eiffel.» Son équivalent belge, Peter Adriaenssens, désignait les victimes prescrites par le terme « survivants », ayant constaté que le nombre de suicides dans cette population était anormalement élevé.
Je ne vous expliquerai pas pourquoi il est si difficile pour une victime de parler, car je pense que vous le savez très bien, ayant vous-même rencontré de nombreuses victimes et compatit à leur souffrance. Mais pourquoi n’écoutez-vous pas votre frère Patrick Goujon ? Dans la dernière page de son livre « Prière de ne pas abuser », il écrit : « Quelqu’un d’autre que moi avait prononcé le nom de mon agresseur. Je n’avais pas déliré, j’étais sauvé. » Le nom de son agresseur fait passer la victime du statut de « coupable » à celui de « victime ». Son agresseur lui avait fait croire qu’il était le seul, le plus beau, l’élu de Dieu, à avoir ces relations sexuelles avec lui. Il se sentait coupable d’avoir séduit ce prêtre sacré, qui disait représenter Dieu sur terre. Mais quand il a réalisé les mensonges de ce prêtre, pour qui il n’était qu’une proie parmi d’autres, il n’était plus coupable : il était victime. Il pouvait parler et commencer un long chemin de réparation et de restauration.
Cordialement, Jean-Pierre Martin-Vallas
PS : Votre conférence étant publique, ma réponse l’est aussi.
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